Bianca

Bianca Holst

Sophie est une femme heureuse.

Au début des années quatre-vingt dix, Sophie a épousé Philippe, un garçon fort bien de sa personne.

Timide, ne sachant pas trop comment déclarer sa flamme, elle avait laissé un message sur le minitel 3615 Europe 2 en espérant qu’il serait lu à l’antenne. Le soir même, une sublime voix féminine – elle ne se souvient plus de son nom – avait prononcé les mots d’amour qu’elle avait écrits et réécrits tant de fois. La voix dans la radio était si douce que Philippe en avait été ému aux larmes.

Leur destin fut scellé ce soir-là. C’était il y a bien longtemps.

http://www.denisflorent.fr/media/bianca1.1292465848.mp3

Ni Sophie, ni Philippe, ni Audrey ni Kevin – les deux petits blondinets issus de cette union – ne sauront jamais que juste avant Noël, ce mercredi matin, Bianca, cette voix restée anonyme, est partie rejoindre les anges. Ils ne le sauront jamais parce qu’ils sont de l’autre côté du rideau imaginaire de la radio : ce sont des auditeurs, ces entités un peu floues mais peut-être un peu sacrées…

Bianca eut une vie de radio. Son métier fut radio. Ses amours furent radio. Ses rêves furent radio. Et ses larmes aussi.

On te racontera souvent sa voix, cet instrument si impeccable dont elle était devenue virtuose… mais ce soir, je ne vois que son sourire. Alors que d’aucuns font la gueule à chaque instant, Bianca souriait, souriait, et souriait encore.

Le 24 novembre, nous avons passé une heure au téléphone. Ce qu’elle racontait ne prêtait justement pas à sourire, et pourtant, il y avait dans son ton ce je ne sais quoi de Marie-Antoinette qui demande pardon à Sanson de lui avoir marché sur le pied : une élégance qui n’abandonne jamais.

Zola n’est plus là pour raconter cette vie abîmée dès le commencement. Rimbaud manque, qui aurait pu écrire les déchirements de son coeur. Sartre a disparu, qui aurait vu dans cette vie tragique la démonstration que parfois, l’enfer, c’est bien les autres. Il manque des talents pour raconter cette femme blessée, handicapée de sa beauté qu’elle ne parvint jamais à annihiler.

Bianca était de romans. De ceux qu’on écrivait au XIXème siècle. Il y avait des larmes, du sang, et des espoirs perdus.

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Jamais Sophie ni Philippe ni aucun auditeur n’entendront les sanglots de l’animatrice, entre deux messages d’amour lus à l’antenne. Jamais personne n’imaginera les indicibles souffrances, les douleurs. Personne n’entendra jamais ça, puisque notre métier, c’est de chanter tra-la-la.

Aujourd’hui, j’ai reçu beaucoup d’appels. Le plus touchant est venu de Murielle, heurtée, qui voulait simplement dire « J’ai mal…. et je t’aime ».

Elle a raison, Murielle : il faut dire « Je t’aime ».
Maintenant.

Et d’ailleurs, si tu n’aimes pas les gens, s’il te plaît, ne fais pas de radio.

Bianca Holst

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