Capacité d’émerveillement

Date de publication :
5 octobre 2007

Rubrique :
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Capacité d’émerveillement

Le sage est celui qui s'étonne de tout.

La population occidentale (pays riches) peut être divisée, classée en de multiples critères. L’un de ceux qui m’intéressent est la capacité – ou non – d’émerveillement.

Il n’est que de voir comment untel ou unetelle réagissent – par exemple – à un simple tour de cartes, pour comprendre que seuls deux comportements sont alors possibles : se laisser “prendre” ou rester “froid”.

Devant les merveilles technologiques que nous utilisons tous les jours, sommes-nous encore capables d’émerveillement ?

Mon ami Bruno et moi-même manipulions hier soir nos deux téléphones respectifs : mon Samsung U600 et son tout nouveau Sony Ericsson, dans lequel nous regardions Envoyé Spécial (!). Bruno s’amusait à imaginer ce que nous aurions dit si ces objets de 2007 étaient tombés dans nos mains, venus du futur, en 1987, il y a vingt ans. Mon U600 serait probablement passé pour un… briquet moderne :-)

Bien sûr, il n’y a rien de magique dans le fait que je puisse consulter mon GMAIL depuis mon téléphone portable. Tout ça est bêtement technique, utilise des supports éprouvés, connus, déjà classiques (GSM/GPRS)… Mais si je ne m’arrête pas un instant de temps en temps pour m’émerveiller, pour ne serait-ce qu’avoir une microscopique pensée pour les ingénieurs qui ont développé ces outils, pour penser à ce que nous utilisions il y a 20 ans… méritai-je ces outils ?

Hey, nous sommes à Pékin !

J’étais avec Martin Brisac dans un taxi sur WangChang, l’interminable avenue qui passe au milieu de Tien An Men. En plein trafic, Martin a fait arrêter le taxi, au beau milieu de la route. Il s’est retourné vers moi et m’a dit, balayant l’environnement de sa main : ” - Hey, nous sommes à Pékin… ok ? ” Puis il a demandé au taxi de repartir. J’ai reçu une petite leçon ce jour-là. Une leçon d’émerveillement.

Cette belle capacité à ouvrir de grands yeux émerveillés, il ne faut surtout pas la confondre avec la naiveté. La naiveté chez l’adulte, c’est insupportable. Avoir à 65 ans le cerveau d’un enfant de 8, c’est à vous faire désespérer de l’humanité.

La naiveté, c’est dire “David Copperfield vole.” La bêtise, c’est dire “Je sais, il a des aimants.” (j’ai vraiment entendu cette énormité de la bouche d’un adulte ! – les magiciens apprécieront !) … mais l’émerveillement, c’est dire “Quel magnifique spectacle !

Il y a bien longtemps, j’envoyais un email à Dominique Duvivier pour le remercier de l’excellent moment que j’avais passé au Double-Fond, les yeux rivés sur ses mains et les miennes applaudissant à tout rompre. Sa réponse m’a surpris – et un peu attristé pour lui. Il me disait sa joie de recevoir ce mail car, disait-il “D’habitude, je reçois plutôt des messages me disant “tel ou tel truc n’est pas bon”, “ici on voit tout”, etc etc etc.” Dans quelle détresse psychologique doit-on se trouver pour envoyer de tels emails à un magicien !

Tout nous est donné

L’émerveillement de chaque instant est presque un devoir, comme une prière d’action de grâces. On se doit d’être émerveillé de se réveiller chaque matin au côté de la plus belle femme du monde, celle qu’on aime. On se doit d’être émerveillé d’ouvrir le robinet de la cuisine, et d’y voir couler une eau claire, potable, à profusion. On se doit d’être émerveillé du retour des fleurs dans les arbres, car rien de tout ce qu’offre la nature ne nous est dû, ni ne procède de nous… tout nous est donné. Refuser alors de s’émerveiller, tout accueillir avec froideur, c’est considérer que tout cela est bien normal… un acquis de notre rang. Belle prétention ! Si je me réveille en vie demain matin, est-ce de mon propre fait ?

Il y a dans l’adolescence ce jeu de ne plus s’émerveiller de rien, pour adopter une attitude plus “adulte”. J’essaie d’enseigner exactement l’inverse à Pauline et Martin, mes enfants. Lorsque mon fils navigue sur le net en wifi sur sa PSP, lorsque Pauline synchronise son iPod avec son laptop Compaq, je VEUX qu’ils sachent que ce n’est pas “normal”, “naturel”, même s’ils ont toujours connu ce type de magie.

Delphine, une orthophoniste de mes amis, me disait récemment son sentiment de culpabilité à voir la rivière couler à flot au milieu de sa ville, “pendant que d’autres n’ont pas une goutte d’eau à boire“. Non seulement alors il n’y a pas d’émerveillement devant cette eau qui nous est donnée, mais il y a pire que de l’indifférence : il y a de la révolte vers Celui qui offre. Je n’étais donc pas d’accord. Nous avons de l’eau à profusion, mais nous faisons tout un cinéma pour nous inviter à dîner les uns chez les autres, et nos voisins de palier meurent en silence sans que nous ne le sachions. Traduction : nous sommes riches d’eau courante, mais pauvres en humanité. En d’autres contrées, c’est juste l’inverse. Pas de quoi culpabiliser.

Alors oui, la technologie qui nous assiste tant aujourd’hui m’émerveille. J’écris ce billet sur mon laptop, depuis Milan, avec une connexion internet sans fil. Je suis venu en avion à Milan les mains dans les poches, pour une somme inférieure à un trajet Paris-Lyon en TGV. Mon laptop a assez d’autonomie pour que je prenne mon temps à écrire, corriger, amender, écrire encore. Et la connexion internet sans fil m’ouvre le monde entier, pour quelques modestes euros.

J’ai pris à Paris l’exemplaire de ce mois d’Air France Magazine. Un bijou, comme à chaque fois.

En page 4, l’édito a été remplacé par une citation pleine page, un extrait des Nourritures Terrestres, d’André Gide : “Le sage est celui qui s’étonne de tout.”

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