Des illusions

Date de publication :
23 juin 2008

Rubrique :
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Des illusions

De l'impossibilité du réel.

Semaine dernière, sortant du cinéma MK2 Grande Bibliothèque, je me suis retrouvé dans une petite rue insignifiante. Seul son alignement la rendait absolument magique : droit vers la pleine Lune.

Difficile de décrire la scène, tellement c’était improbable : une lune entière, parfaitement claire et ronde, basse sur l’horizon, “posée” exactement en face de moi, juste un peu en hauteur, en plein milieu du rectangle de ciel dégagé par l’étroite rue, encadrée par les immeubles. Une rue menant droit sur la Lune.

Mon premier regret a été de ne pas avoir mon EOS1 avec moi. Quel cliché j’aurais pu faire ! Mais… une pensée m’a convaincu que “je ne ratais rien” : tout le monde aurait pris cette photo pour un bel exercice de retouche sur Photoshop. Personne n’aurait cru que la scène était réelle.

Un type que je connais a tenté l’aventure “blog” il y a deux ans. Un peu fanfaron, il a placé là deux photos dont il était particulièrement fier : une dans laquelle il posait avec Jacques Chirac, et une autre en compagnie de Bill Clinton. Evidemment, les quolibets n’ont pas tardé. Pas tant sur le côté cuistre d’une telle exhibition, mais simplement sur son “talent sur Photoshop”. Il n’est venu à l’idée de personne que les photos puissent être réelles ! (ce qu’elles sont pourtant bien, j’en atteste !).

Venons en à la radio. Il y a près de vingt ans, Europe 2 demanda à Richard Fenwick d’assurer les informations trafic depuis son hélicoptère autour du périph’ parisien. Les premières réactions d’auditeurs furent violentes : “Pourquoi bidonnez vous un faux direct depuis un faux hélicoptère ?” Bien évidement, rien n’était faux. Il nous fallut un petit peu de temps pour comprendre ce qui n’allait pas et pour effectuer les corrections nécessaires : il manquait le bruit de l’hélico ! Une superbe liaison audio comme savaient alors en concocter les magiciens d’Europe 1, un micro qui annulait tous les bruits ambiants, tout participait à une qualité sonore excellente, qui finalement nous desservait ! Il nous a donc fallu produire une cartouche avec bruit de fond “hélico” (merci Lucasfilm) pour que l’ensemble devienne radiophoniquement crédible.

Poussons la réflexion dans d’autres champs sonores. Le cinéma. Ecoutez une porte de voiture se fermer. Le bruit est énorme. Ecoutez les balles qui sifflent des pistolets automatiques. Irréelles ! Ecoutez ces gens se battre à mains nues. Les coups de poings s’écrasent en faisant des “splash” des plus impressionnants. Aucun de ces bruits n’a le moindre rapport avec la réalité. Un flingue, ça fait “KA”! au mieux. Un poing, ça fait “KI”. Une porte de voiture, “KLANG”.
Mais qui au cinéma peut se passer de ces bruits fantasmés ? Saviez-vous qu’on fabrique les bruits de combats à mains nues en frappant en fait de la viande rouge avec des battes de base-ball ?
Saviez-vous aussi que les marques automobiles disposent toutes désormais d’un département sound-design chargé – entre autres – du bruit de la fermeture des portes, pour s’assurer qu’il sonne “cossu” ?
Ainsi la fiction rattrape la réalité, l’obligeant à se plier au fantasmé.

Ce monde qui n’est plus qu’irréel a deux conséquences monstrueuses : le relativisme cynique et le manque d’appétit pour le “normal”.

Lorsque tout est maximisé – du son ultra compressé des radios aux seins des filles dans les clips – notre cerveau remonte son seuil d’intérêt, d’excitation. Alors il en faut plus, toujours plus, pour éveiller notre intérêt. Le “normal” n’a plus de goût. Et ça, précisément, c’est tragique.
Quant au relativisme… est-il besoin d’évoquer ses ravages ? Tout se vaut… et donc rien ne vaut rien, si ce n’est moi-même, mes désirs, mes pulsions. Oui, “je le vaux bien”, dit la pub. Tristes perspectives.

Alors que faire ? Fuir vers toujours plus d’irréel ? Laisser nos enfants croire que le monde est contenu entier dans leur console de jeu portable ? Ou tenter – ce sera mon choix – de donner de nouveau de l’importance au réel ? Mais il faut pour cela avoir conservé sa capacité à s’émerveiller… d’un coucher de soleil, des grillons qui chantent, des rides d’un arbre plusieurs fois centenaire, etc.

Nous devons réhabiliter le réel. Point besoin pour cela de le modifier, bien au contraire. Il faut simplement apprendre à le montrer, et donc à l’observer avec le bon regard. Et puis le réel, c’est gratuit. Combien coûte l’émerveillement devant une pousse sauvage d’herbe au milieu du béton ?

Un ami très amoureux de sa femme me disait la semaine dernière : “J’aime toutes les imperfections de son corps.”
En regardant ses yeux, je voyais qu’il avait trouvé le bonheur.

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Laforge juin 24, 2008 à 20 h 54 min

Salut,

Nous avons travaillés ensemble un temps à RFM, tu étais directeur d’antenne, j’étais animateur. Je le suis toujours mais ailleurs.
Juste deux mots pour te dire que je visite régulièrement ton blog et que cet article est particulièrement bon. J’aurai aimé l’écrire tellement il me correspond.
A plus

Eric

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LYG juin 28, 2008 à 13 h 08 min

Denis, un petit ajout de vocabulaire à l’histoire de l’hélico Europe 2 – Richard Fenwick. A l’époque on disait qu’il fallait “salir” le son. Je me souviens qu’il y a eu d’autres occasions de “salir” quand les liaisons satellites ou RNIS étaient trop propres !
Ta démonstration n’en est que plus pertinente si pour faire du vrai-faux il faut s’essuyer les pieds dessus.
Les brocanteurs parlent de “fausse patine”, a contrario les chirurgiens esthétiques pratiquent le lifting! le réel doit être entre les deux…

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