Flashback. Nous sommes en 1477. Le roi Louis XI instaure “Les Chevaucheurs de l’Écurie du Roi” dont la mission est l’acheminement des messages royaux.
Code voiturin, 1763
La transmission des messages – de l’Etat vers les administrés, mais aussi des administrés entre eux – est ainsi clairement une mission étatique. On considère généralement que c’est là que prend son origine le monopole d’Etat dans la radiodiffusion, cassé en novembre 1981. Sauf que… sauf que c’est faux !
La première radio privée française date de 1922
Il est vrai que sous l’illégitime Louis-Philippe, le 2 mai 1837 est votée une loi instituant un monopole d’Etat sur “la transmission, sans autorisation, de signaux d’un lieu à un autre, à l’aide de machines télégraphiques, soit par tout autre moyen.” La loi sous-entend donc que des autorisations sont possibles mais elle préserve également l’avenir au cas où d’autres inventions viendraient à remplacer la télégraphie traditionnelle. Cette loi sera assouplie en 1850 et en 1851 par Louis-Napoléon Bonaparte en autorisant les particuliers à faire transmettre des messages par télégraphie mais sous le contrôle de l’Etat qui est seul habilité à construire les lignes et à transmettre les messages.
Mais lorsque le “sans-fil” pointe son nez, tout est finalement repensé.
5 novembre 1898, Eugène Ducretet fait une démonstration publique de transmission par télégraphie sans fil entre la Tour Eiffel et le Panthéon.
La paix revenue, les pouvoirs publics réfléchissent de nouveau à la radio. Deux choix s’offrent à eux : établir un monopole au profit de l’État (cas de la majorité des pays), ou bien laisser se développer des radios privées. On décida alors de créer des radios d’État tout en laissant se développer les radios privées. C’est le début de l’épopée radiophonique !
Le 29 octobre 1919, la SFR (groupe CSF-SFR) obtient l’exploitation de toutes les liaisons radio-électriques par le gouvernement. Emile Girardeau crée alors une filiale de la CSF, la société Radio France, pour exploiter le futur poste émetteur de Sainte-Assise qui sera inauguré en 1921. Il lance Radiola, la première concession privée de l’histoire de la radio en France, officiellement inaugurée en 1922.
Publicité pour les programmes de Radiola, 1924
Les Bolchos à l’assaut
Les deux principales lois réduisant la liberté des opérateurs radio ont quelque chose en commun : elles furent initiées par des communistes. Youpi!
Le 23 mars 1945, le Gouvernement provisoire de la République française, infesté de communistes issus de la Résistance – grands défenseurs de la liberté d’expression et d’entreprise… – nationalise l’industrie radiophonique. Il n’est plus question de tolérer quelque liberté radiophonique que ce soit. Les opérateurs privés devront désormais attendre 1981 pour pouvoir rallumer les émetteurs – et encore, sur la pointe des pieds.
Grâce à Jean-Claude Gayssot, c'est l'Etat qui te dit ce que tu as le droit de dire à la radio
Jean-Claude Gayssot, partisan du débat d’idées et d’une liberté d’expression débridée (oui, c’est de l’ironie), pond donc en 1990 un projet de loi “tendant à réprimer tout propos raciste, antisémite ou xénophobe” qui est adopté et transformé en loi sous le N° 90-615 en date du 13 juillet 1990.
S’il convient de créditer le sémillant Gayssot d’une “bonne intention” – de celles dont on dit l’Enfer pavé – il n’empêche qu’il créa cette année-là un monstre multi-tentaculaire contre lequel nous n’avons pas fini de nous battre. Et ce n’est pas un consultant radio blogueur qui le dit, mais le grand Robert Badinter, répondant à Nicolas Poincaré sur France Info le 14 octobre 2010. Extrait :
Ma position est très claire, très claire : le Parlement n’a pas à dire l’histoire. Le parlement fait l’histoire, il n’a pas à la dire, ni à la fixer. Les lois mémorielles, que j’appelle des lois compassionnelles, qui sont faites pour panser des blessures, apaiser des douleurs – et je comprends ça parfaitement – mais elles n’ont pas leur place dans l’arsenal législatif. La loi est une norme. La loi a pour fonction de règlementer une société, de prévoir son avenir. Elle n’a pas à prendre parti dans une querelle historique ou tout simplement à affirmer un fait historique même indiscutable. J’ajoute, il faut bien le prendre en compte : la Constitution ne le permet pas. Je le dis clairement, elle ne le permet pas.
La loi en France n’est pas comme en Angleterre, le Parlement ne peut pas tout dire. Le Parlement a une compétence d’attribution, et rien ne permet au regard de la constitution au législateur de s’ériger en tribunal de l’histoire. Rien.
Par conséquent je comprends très bien les passions et le désir des élus de panser les blessures et de faire des lois compassionnelles : ça n’est pas la finalité du Parlement et constitutionnellement c’est hors de la compétence du Parlement.Robert Badinter
Or, pour les opérateurs radios, le problème majeur de cette loi est que son interprétation est totalement subjective. Car en effet, comment peut-on définir la frontière nette entre des propos discriminants et d’autres qui ne le sont pas ? Le CSA – dans sa supérieure sagesse – a trouvé la solution : il tire sur tout ce qui bouge.
Pour s’en convaincre, lisons avec intérêt le contenu de la récente Mise en Demeure de Sud Radio par le CSA.
Le CSA rappelle d’abord l’article 2-4 de la convention de Sud Radio : « le titulaire veille dans son programme à ne pas encourager des comportements discriminatoires à l’égard des personnes en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».
Rien à dire, aucune personne saine d’esprit ne peut avoir de problème avec cet article.
C’est en revanche dans la motivation de la Mise en Demeure qu’on entre dans la quatrième dimension.
Rachid Arhab, Sage
Relisez bien ce que j’ai mis en gras : “de nature à encourager” (c’est-à-dire EVENTUELLEMENT POUVANT ENCOURAGER) “des propos susceptibles de” (c’est-à-dire des PROPOS QUI POURRAIENT PEUT-ÊTRE) revêtir un caractère discriminatoire. On est dans le délire paranoïaque pur et simple.
Si vous suivez cette phrase, il est impossible de prononcer les mots “Catholique” ou “Juif” ou “Auvergnat” ou “Hétérosexuel” ou même “Femme” sur une radio, puisque l’essence même de ces mots décrit des caractères SUSCEPTIBLES de revêtir un caractère discriminatoire. La folie.
Et ne croyez pas que le CSA se soit empêtré les pieds dans un charabia juridique qui dépassait sa sage pensée… Non ! Rachid Arhab a été capable de dire la même chose par coeur, invité sur France Info le 31 août :
On a estimé qu’en l’occurrence il y avait répétition d’un questionnement qui pouvait amener à des propos qui peuvent avoir un caractère discriminatoire.
Quelques secondes plus tard, le Sage explique le fond de Sa Pensée sur la Liberté d’expression :
Une radio, c’est fait pour informer. Certes la libre opinion, l’opinion des uns et des autres est importante, mais il faut essayer de l’encadrer, de la tenir.Rachid Arhab
On s’amusera de la vision hyper ouverte de la mission de notre industrie par cet ancien journaliste (NRJ, FUN, SKY et autres apprécieront), mais surtout, on aura froid dans le dos en lisant qu’il faut “tenir” l’opinion des uns et des autres.
Non, ce n’est pas Moscou, 1970, mais bien Paris, 2011.
Tout va bien.
La radio fut libérée en 1981, on vous dit.
Et les Droits de l’Homme, sinon ?
Déclaration des Droits de l’Homme du 26 août 1789 – Article 11 : ” La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.”
Curieusement, et par un drôle de revirement de l’histoire, ce sont les héritiers philosophiques de ceux qui rédigèrent la Déclaration des Droits de l’Homme qui promulguent aujourd’hui des lois réduisant la Liberté d’expression… sous couvert d”humanisme”… En usant et abusant du fameux “sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi” de l’article 11 de la Déclaration de 1789, les censeurs d’aujourd’hui n’ont rien à envier à ceux d’hier.
Mais les radios qui parlent ne sont pas les seules à souffrir des lois liberticides.
Et si on reparlait des quotas ?
Dans le souci officiel de “protéger la langue”, l’Etat a instauré en France des quotas de chanson française. J’ai déjà écrit sur ce sujet, et je n’y reviendrai pas en détail.
Je rappellerai simplement aux naïfs que c’est le Politburo de la Tour Mirabeau qui publie la Liste des Nouvelles Productions Françaises, consultable ici, ainsi que la liste des “artistes confirmés” (!) ici.
Quelque chose me dit que pour protéger la langue… il y a mieux et plus urgent à faire.
Bienvenue en France, pays de liberté.
Visuel du mouvement nord-américain Free Speech Radio
Ainsi donc, d’aucuns se satisfont de la possibilité d’insulter à l’antenne le Chef de l’Etat comme preuve de l’incroyable liberté qui règne en France.
Ainsi donc, par une incroyable lâcheté commune, toute une industrie accepte encore et toujours d’être flagellée par l’Etat, scrutée, jugée, restreinte.
Pourtant, la dernière fois que l’ai regardé, c’est bien les hommes politiques qui avaient besoin de la radio, et pas l’inverse.
Time to wake up, maybe ?

