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Europe 1, les pierres qui hurlent

Quiconque a passé quelques années dans les immeubles entremêlés de la rue François Ier y a laissé un peu de son âme. On ne peut ouvrir des centaines de fois ces lourdes portes de studio, monter ces marches ornées de grands miroirs qui ne laissent rien passer de nos kilos qui s’accumulent ni de nos cheveux qui grisonnent, descendre dans ce garage où les fantômes des grands reporters sentent l’huile et le cambouis, sans qu’à notre tour on n’y inscrive notre ADN.

Quiconque a entendu sa propre voix en Grandes Ondes n’est pas exactement une personne du commun. Le baptême du Felsberg te donne l’absolution radiophonique.

Alors on a commencé par s’attaquer aux antennes, justement. Et puis on finit en vidant la maison.

On a donné le commandement du fier paquebot à de ridicules velléitaires qui ne savaient rien de son histoire. Parfois, les têtes de fossoyeurs révèlent vraiment les fossoyeurs. Au moins, personne ne se souviendra de leurs noms ; c’est déjà ça. On a les consolations qu’on peut.

Mais ces pierres… ces pierres qui vont bientôt être mises à bas. Ces pierres, ce sont les nôtres, les tiennes, les miennes…

Yann Hegann, 12 septembre 1978

Ces pierres résonnent de l’ombre de Micky qui passe, élégante et souriante… ces pierres portent la trace du profil de Brialy qui descend dans la si jolie salle de projection voir un nouveau film chaque jour en saluant Pepito d’un petit clin d’oeil en passant. Ces pierres ont fixé l’écho des voix de Bellemare et des Rouland, de Max à la cantine, de Maïana qui te rattrape dans la cour pour te donner ton billet pour demain matin… Ces pierres regardent le JP qui garde les traces de Yann, du 6 qui entend encore Jacky, du 4 qui attend Jouffa… Ces pierres souffrent des cris de la discothèque jetée, de la magnétothèque violée, de la mémoire bafouée.

Comme vous, j’ai aimé et haï dans ces murs. Comme nous tous, j’y ai fait l’amour et j’y ai dormi. Comme toi, j’y ai laissé de précieuses années de ma vie, et je recommencerais demain s’il le fallait, si Marie-Christine revenait programmer une émission réalisée par Marc et présentée par Alain. Je me cacherais dans un coin d’un studio écran reconstruit des limbes. Les yeux fermés, je caresserais du bout des doigts de la PER528 qui courrait sur un A80. Yaya, terriblement vivant, rirait. À travers les vitres, Dodo se moquerait, juste avant que Messieurs Legret et Conan ne le rejoignent. Jean-Loup lacerait ses baskets, Jerry distribuerait le courrier. On verrait Maxi passer, pensif. Brigitte partirait un peu tard de la disco. Roger prendrait place derrière son comptoir. Les effluves du cigare de Karim hanteraient les couloirs. Tu entendrais la voix de Mumu… Frank viendrait te voir avec Nobs et Jones dans ton studio, pendant que Michel raccompagnerait Ella à la réception. Le carillon – le vrai – égrènerait ses accords pendant que Claude jetterait de sa moustache un sourire aimant sur toute cette technologie qui n’a finalement qu’un seul but ; transmettre la voix et ses émotions. Mort Shuman viendrait peut-être de nouveau jouer un peu de ce piano blanc le soir au Merlin, entre deux avions.

Albert Simon

Hier construirait demain. Plus de pompes funèbres, plus d’escrocs ni de tristes sires. Ni plus de mythos, qui te racontent qu’ils ont bossé avec untel ou untel, alors que leur CV en montre l’indubitable impossibilité.

On ne mourrait plus. André Arnaud se verserait un petit whisky, riant avec Germaine et les deux Albert.

Une phrase de l’Appel du 18 Juin introduit bien les usurpateurs qui ont abîmé le paquebot : « Des gouvernants de rencontre… oubliant l’honneur… » On peut ajouter : des matamores qui se faisaient prendre en photo devant le logo de ce qu’ils s’apprêtaient à détruire, offrant le visage peu reluisant du mensonge, de la forfaiture, du trucage. La veille du coup de fil qui leur annonça leur déchéance, ils fanfaronnaient encore. Leur incompétence – qui n’est pas nouvelle – est révélée au grand jour après une saison même pas terminée. Tant de temps perdu.

26 bis, rue François Ier. Quand tu descends dans la cour, au pied de la tour, sais-tu pourquoi le sol est en contrebas de la rue ? C’est pour remplir la cour d’eau et y tourner des scènes de mer ; du temps des studios François Ier.

Ces murs ont tout vécu. Hôtel du marquis de Breteuil, studios de cinéma, de plusieurs radios, de télévision, signe de la gloire d’un industriel français qui bâtit un empire qui nous rendit si fier lorsque nous créions des radios pour son compte dans des contrées improbables… Les pierres de la rue François 1er, marquées de nos larmes, de nos rires, de nos espoirs mais surtout de nos sons, vont devenir un inintéressant autre-chose.

Vieux, fatigués, nous passerons devant ces murs en promenant nos petits-enfants. On marquera une pause, et d’un sourire mystérieux, on leur dira : « Ici, il y a plein de fantômes. Je vais te raconter… »

Collection Karim Hacène

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