Dimanche, pour la première fois de l’Histoire, des troupes françaises, britanniques, américaines et polonaises ont défilé avec les troupes russes sur la Place Rouge pour célébrer le 9 mai, victoire sur l’Allemagne nazie.
Or, il y a exactement vingt ans, deux fous – Marc Garcia et Martin Brisac – m’envoyèrent à Moscou pour quelques jours afin de réaliser un programme radio de quelques heures célébrant “La Maison Commune Europe”, sur cette fréquence qui allait devenir Europa Plus.
Moscou, la radio, Gorbachev, Luton qui te monte ton studio en 3 jours, toi qui t’échappes de ton garde-chiourme idiot dès la première nuit pour la passer avec tes nouveaux collègues russes dans leur appartement, les odeurs, les rythmes, les restaurants qui sentent le chou, les avions qui sentent le chou et tes collègues qui sentent le chou. Tout cela a disparu. Moscou est devenue l’une des villes les plus chères du monde, et notre “maison commune Europe” a échoué, les russes étant mieux équipés que nous entre les jambes, ils ne se voyaient pas devenir des vassaux de l’Allemagne réunie.
Il y a quelque chose de spécial entre tous ceux qui ont vécu ces aventures radiophoniques à l’Est de l’Europe. Certains ont réussi à s’en passer – je pense à Frédéric H. ou Eric E. – mais d’autres ont continué l’exploration. François Deymier n’a pas pu se résoudre à vivre en France et est depuis pas mal de temps déjà de retour là-bas, où il fait – devinez – de la radio, et on sait ce qu’il en est pour votre serviteur. Même la seconde génération – Thierry Chamoux a pris avec brio les rênes du paquebot Plus – est tombée amoureuse de l’Est.
Un psy trouverait certainement un merveilleux terrain (marché?) à étudier nos histoires respectives. Ce qui est certain, c’est qu’il est très difficile de se passer de ces aventures-là. Personne ne prétend que la France ne manque pas. Personne ne prétend que c’est facile. Mais, Ô Dieu que c’est intéressant !
Il y a donc 20 ans, je voyais les chars sur la Place Rouge, j’écoutais l’Hymne à l’Amour de Piaf à fond dans un studio gardé par un militaire et sa Kalashnikov, je mentais à mon suiveur pour qu’il me foute la paix, je répondais à des questions insensées sur une autre antenne soviétique, je passais de longues minutes dans le bureau du Directeur de l’Information de l’URSS, et je pleurais de chaudes larmes en décollant pour la France trois jours plus tard, choqué de laisser “ces gens” dans ces conditions de vies lamentables. Pour la première fois de ma vie, j’avais vu des pauvres – pardonnez la naïveté d’un gamin de 21 ans jamais sorti des jupes de sa mère – j’avais été confronté à la réalité du résultat du communisme, ce machin tant apprécié de mes collègues français. Aujourd’hui encore, je vois Radio France s’amuser avec l’Infâme tous les ans à la “fête” de l’Humanité, s’asseyant sur les 100 millions de morts de l’idéologie la plus meurtrière de l’histoire du XXème siècle. Imaginez si la Deutsche Welle faisait la fête tous les ans avec le Parti Nazi…
Certes, il reste des questions.
Comme par exemple… ” – Qu’avons-nous réellement fait ? ”
Je suis retourné de nombreuses fois à Moscou, et ce que j’y vois n’a pas de quoi rendre fier. Radiophoniquement, rien à dire : il y a bien eu transfert de compétences. Mais en termes civilisationnels, c’est beaucoup plus flou… Je me souviens de ce jeune russe qui me disait en 90 : ” - Vous êtes bien gentils, vous les Français… mais vous n’êtes pas de notre niveau… Notre niveau, c’est l’Amérique.”
Je crois qu’en fait, ce que nous leur avons apporté, c’est qu’en nous regardant, ils ont eu la certitude de ne pas vouloir se ranger de notre côté, du côté des civilisations déclinantes. Après tant d’années d’horreur, ils ont préféré la facilité. Et puis, la dernière fois qu’ils avaient importé quelque chose de France, c’était notre Révolution et notre Terreur. On ne peut donc vraiment pas leur en vouloir de n’avoir pas souhaité recommencer l’expérience “Made in France”…
Et tant pis pour la Maison Commune.
J’ai revu à Paris il y a 5 ou 6 ans la fille qui s’occupait du lancement d’Europa Plus lorsque j’y travaillais. Elle est devenue américaine, elle vit là-bas, et sa mentalité est une caricature de tout ce qu’il y a de pire outre-atlantique. Il semble donc que l’Aventure de l’Est reste réservée à ceux qui s’inscrivent dans la tradition de voyage incessant des Pierre Loti, Arthur Rimbaud ou Léon Bourjade…
Et sur tes papiers, dans la case “domicile”, tu écris “aéroports”.
ps. Bons anniversaires à François Deymier et Vera Yakovleva ! :-)

