Éditos

Václav Havel et Evropa 2, quelques bribes de souvenirs

« Un jour il sera président. Il me l’a dit. »

Fin des années 70, à Paris, dans un petit appartement de la Porte des Lilas, quelques amis.

Václav Havel au Shiller Theater Werkstatt de Berlin, en 1968

C’était chez moi, l’émigré et réfugié politique de 1968 et des copains et copines de Prague. C’était rare, car peu pouvaient sortir. C’était le sujet : sortir de la Tchécoslovaquie ; sujet majeur pour les Tchèques vivant à Prague.

Une jeune fille sortit alors une petite phrase dont je me souviendrai toujours :
S’il n’y avait pas les Havel et compagnie, nous pourrions sortir plus souvent, on serait comme des Hongrois…

Lourd silence.
Je veux pas être Hongrois, laissai-je tomber.

Une autre jeune fille dit : – Havel est un de mes cousins éloignés. Attendez… un jour il sera président. Il me l’a dit.

Les années passent, je travaille à Radio France, à France Culture. Havel fait des séjours en prison, ses pièces sont jouées par des théâtres en France. Havel reçoit des prix qui ne peuvent lui être remis. A chaque fois, j’insiste pour qu’on en parle. J’exagère. On finit par m’éviter: encore Havel ? Eh oui, encore et toujours Havel.

Le Retour

1989, je vais à Prague pour un reportage: Le retour chez soi.
Dans ma poche aussi, un projet de radio.

Prague, décembre 1989

Le 21 décembre, je suis sur la Place de la Vieille Ville.

Tombent des flocons de neige.

Sur le balcon d’un des palais où encore hier était inscrit en lettres rouges « avec l’URSS pour l’éternité », apparait Václav Havel qui annonce qu’il a été nominé à la Présidence de la République.

Quelques jours plus tard, Château de Prague.
J’y vais pour rencontrer un des conseillers de Havel, chargé des médias.

Dans les longs couloirs, il y a du monde. On apporte le cadeau pour Havel : une trotinette.
Les couloirs sont vraiment très longs. Je m’y perds. Je me retrouve avec la foule des gens devant une porte-fenêtre donnant sur le balcon. J’y vais. Derrière moi passe un petit homme et une femme aux cheveux blancs : sa femme, Olga. Je suis repoussé dans le coin du balcon. Devant moi, le préau du Château. Une foule immense et compacte.

Le petit homme dit : – Je viens d’être élu President de la République.
Vive Havel ! vient en réponse.

Le meilleur de la musique

1990, Evropa 2

21 mars 1990. Le projet de radio se réalise.

Evropa 2 (Europe 2) commence à émettre sur la frequence 82,8 FM.
Une campagne d’affichage couvre Prague avec une photo d’une petite fille et un texte:
Je m’appelle Vendulka, j’écoute maman et Evropa 2.

Un slogan: Le meilleur de la musique.

En un mois, 90 % des praguois connaissent cette radio. Elle devient la radio numero 1.

Satisfaction

Naissent d’autres radios privées. Je vais souvent les voir. Un bunker, sous les restes de la statue de Staline (abattue en 1956, seul le bunker est resté la) sur la Letna, au dessus de Prague. Ironiquement, la radio s’appelle Radio Staline. J’y vois le President. Nous parlons de la loi sur les libertés des radios et télévisions. Il me parle de la prochaine venue à Prague des Rolling Stones. C’est lui qui invite.

Mai.
Une production me demande de sponsoriser le concert des Rolling Stones au stade des spartakiades à Strahov. On espère cent mille personnes.

Les Stones rencontrent Václav Havel

Juin.
Je vais à la banque, je retire l’argent, je traverse la Place Venceslas et dans un sac en papier j’apporte la contribution (principale) au concert. De l’avis de tous ceux qui étaient présents, on n’a jamais vu autant de billets !

Les choses se mettent en place. Les Rolling Stones offrent au Château des illuminations. Le groupe Lagardère affrète un avion et débarque à Prague. Il se met a pleuvoir. Il y a bien 100.000 personnes.

Nous sommes assis à quelques mètres de Havel. On se sert la main. Il dit merci. Le concert commence. Je m’endors épuisé.

Juillet 1990.
Place de la Vieille Ville, concert Evropa 2 – SOS Racisme.

Evropa 2

Le concert est repris par la télévision francaise et Evropa 2. La scène est un grand logo. Je pousse Václav Havel sur la scène. Il annonce qu’il vient d’être confirmé Président de la République par le Parlement nouvellement élu aux élections libres.
Comme cela, comme en passant…
Puis il élève la voix et insiste:

Je me permets d’accueillir ici un grand ami : Monsieur Paul Simon !

Apres le concert, dans un bar le long de la Vltava, quasiment sous le Pont Charles.
Une terrasse, un chêne.
Paul Simon s’appuie contre l’arbre avec ses hauts talons.
Havel est face à lui, sans talons.
Les yeux dans les yeux, Havel et Paul parlent de la puissance des mots.
J’y suis, assis, trop grand et si petit à leurs côtés.

Début 1992

Naissance de la République Tchèque. Un nouveau pays au centre de l’Europe.
En fin de vingtième siècle. Etrange.

Réception au Château. Tout le gotha du nouveau pays est la.

Havel assis sur un divan, entouré de femmes. Je sens son regard. Je me retourne. C’est ma femme qu’il regarde. Les autres femmes suivent son regard. Il se lève et va vers nous. Il ne me voit pas. Il s’adresse à la belle blonde : Katerina, ma femme.

Je voulais vous remercier d’avoir été parmi les dix premiers à m’avoir proposé à la présidence de la République Tchèque, Madame la député.

Ils se regardent, hypnotisés. Katerina l’embrasse.

Pourquoi Breton détestait-il la musique ?

Michel Fleischmann et Václav Havel

Suit en fait un train-train de la vie.

Havel vient souvent à la radio, chez nous, surtout a Frekvence 1, nouvelle radio Lagardère et généraliste.

Les Press-Clubs de F1 sont repris par toute la presse.

Mes rencontres à ces occasions sont plus littéraires que radio ou commerce…

Havel n’est plus président. Je le rencontre à des réceptions ou au théâtre.

Election de Miss République Tchèque, il y a quatre ans je crois.
Il accompagne Dagmar, sa seconde épouse, une blonde.
Je suis assis à côté de lui. Il est souriant, il s’ennuie. Je lui parle de Sartre. Mais pourquoi donc ? Absurde ? Il me présente un artiste tchèque provocateur autour d’une statue à Bruxelles. Statue ironique en ce qui concerne les Etats membres, représentant les maux typiques de chacun des pays. J’aime la statue mais pas l’endroit où elle est exposée. Havel est d’accord. Ouf!

Un an plus tard.
Même endroit, même événement.
Havel est malade. Je suis chargé, gentiment, de m’occuper du président du jury : Alain Delon.
Il doit rencontrer Havel en tête-à-tête, chez lui, le lendemain matin.
Pas facile à mettre en place. Ils se rencontrent.

Concert de Paul McCartney à Prague.
Terrain vague aménagé en concert en plein air. Il pleut. Sous une tente nous mangeons des apéricubes et cherchons la definition des Beatles. Le maillon manquant du surréalisme. Mais pourquoi Breton détestait-il la musique?

Aujourd’hui

Aujourd’hui, lendemain de la mort de Havel, à plusieurs reprises, on m’a demandé ce que je pourrais dire de lui et l’importance qu’il a eu : son action a changé ma vie.

Il est l’homme de la démocratie tchèque.
Il a été le promoteur des possibilités qu’on a pu avoir et il nous a aidés à les réaliser.

Oui, oui et oui. Un penseur. Oui. Un politicien. Oui. Etc.

En ce qui me concerne ? J’ai pu lui parler, parfois. Merci.

Mais si je voulais vraiment décrire ce qu’il pouvait y avoir en lien entre deux personnes d’une bien étrange époque, je raconterais ceci – et ce n’est peut être pas publiable :

A la dernière élection de la fameuse Miss, madame la presidente Dagmar fait partie du jury. Moi aussi. Dans la salle, elle est assise juste devant moi. Avant que le direct ne commence, elle se retourne et se met face à moi: – Michel, je me sens pas bien, tout le monde me dit que j’ai l’air superbe et je sens que ce n’est pas vrai. Toi, tu peux me dire la vérité. Qu’est ce qui ne va pas ? Furtivement, d’un geste audacieux, j’arrange les volants de son chemisier et ajoute: – Maintenant, ils ne te mentiront plus, tu es superbe.

Lumière et sourire aux lèvres; le spectacle commence.

Ce samedi, à Prague, le soir.
Je rentre à la maison.
Au feu rouge ou je suis arrêté, passe un piéton. Des cheveux blancs, longs et bouclés.
Dans ma tete passe l’image d’un papillon blanc. Il me fait un signe de la main. Je réponds à son geste, avec un grand sourire.
Il ne sourit pas, il est triste. C’est le frère de Havel, Ivan.
Dimanche matin, Vaclav Havel est mort.

Le jour de l’enterrement du prix Nobel de littérature, Jaroslav Seiffert – poète tchèque chez qui Havel (avec d’autres jeunots comme Milos Forman) allait discuter de littérature et de poésie – est arrivé ce qui n’arrive jamais : c’était déjà presque l’hiver, un papillon apparaît d’on ne sait où dans la salle de cérémonie et vient s’asseoir sur le cercueil.

Je n’irai pas aux funérailles nationales de Václav Havel.
Je resterai à la maison, attendant l’arrivée des papillons.
Et son prix Nobel.

Michel Fleischmann
President de Lagardère Active République Tchèque

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