Vanité

Date de publication :
12 janvier 2010

Rubrique :

Vanité

Rien n'accompagne la vie de la radio plus que... la Mort ! Exploration d'un "partenariat" inévitable.

L’année n’a pas deux semaines, que déjà les morts nous montrent la frivolité de nos occupations. Lhasa de Sela, Vonny, Mano Solo, Eric Rohmer… Sujet du jour : “Mort et radio”.

Il y aurait un livre entier à écrire sur ce partenariat permanent, cet échange produit au contrat immuable : la mort fauche, la radio chante. Lors du départ d’une célébrité – roi, membre d’un clergé, Grand de toute sorte – certaines cultures font appel aux services de pleureuses professionnelles, d’autres commandent des messes de Requiem. L’époque a changé, on préfère désormais la bonne “nécro” préparée en avance. Là aussi j’en ai vu verser des larmes de crocodile : “mais enfin, comment pouvez-vous ? avoir une nécrologie prête pour des artistes ? c’est monstrueux !

Andy Warhol - Vanité


Non, ce qui serait monstrueux, ce serait de dépatouiller une nécro vite faite avec trois sons pourris parce qu’il y aurait urgence… Je sais, l’argument suivant c’est : “Mais pourquoi est-ce urgent ?” Argument qui sous-entend que même dans nos nécros nous sommes en pleine chasse à l’exclu, donc à l’audience. Comment le nier ?

J’ai quelques souvenirs de nécros. D’abord, fin des années 80, mon directeur des programmes m’a commandé une nécro… Elton John ! Ben oui, il devenait de plus en plus chauve, on ne le voyait plus en pubic, et il était quasiment aphone… Le même directeur des programmes a fini par me demander de transformer cette nécro qui pendait lamentablement sur un clou à la rédac’ en un… week-end spécial :-) Jouissif, non ?

Autre souvenir : décès de Frank Sinatra. Il y avait embargo, nous ne pouvions pas l’annoncer avant telle ou telle heure, le temps que toute sa famille soit prévenue directement. Sabine Rochereuil a réussi à me trouver Aznavour, pour enregistrer au téléphone son témoignage sur Frankie. J’étais tellement fatigué que je me suis écrit un mémo en énorme au marker sur une page A4 : “Sinatra mort, Aznavour vivant”pour être sûr de ne pas faire une bourde au téléphone avec celui qui “s’voyait déjà”. D’ailleurs, il a été fantastique, Aznavour : il a réussi à ne me parler que de lui-même ! Ah oui, ça non plus, on n’a pas le droit de le dire… Aznavour, vieux narcissique…

Le plus amusant, dans les nécros, c’est l’inculture de certains animateurs. Et le plus amusant chez les incultes, c’est qu’ils étalent en général magistralement leur vide sidéral… C’est exactement ce qui s’est passé il y a une dizaine de jours, lorsque la sublime Lhasa a été rappelée au Père. Un animateur québécois, qui n’avait aucune idée de qui était l’artiste, y est allé de sa tirade du genre “On nous fabrique une artiste à travers son décès ; c’était une nobody“. Les réactions ont été extrêmement violentes. Il a du faire amende honorable. A l’heure à laquelle j’écris cet article, le groupe Facebook qui lui demande des excuses a plus de 8000 membres !

La mort des uns raconte beaucoup sur les autres, les vivants, ceux qui restent, leurs peurs et leur inconscient. J’ai un jour utilisé un titre de Chris Rea au début de la nécro d’un ami parti trop tôt. Lorsque, une fois la bande en diffusion, j’ai réalisé que j’avais fait commencer son hommage par “Road to Hell”, il était trop tard… Je m’en mors les doigts encore aujourd’hui.

Pardon, Bernard.

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